mardi 2 août 2011

Tuer sur commande

Comme chaque nuit, il faisait froid sur les hauteurs de la ville. Nous nous étions réfugiés dans les montagnes, à l'ouest de Tlebs, à plus de mille mètres d'altitude. Les hivers étaient rudes, très rudes. Nous souffrions du froid, de la faim. Nous dormions dans de petites grottes qui avaient plutôt l'allure de vulgaires trous dans lesquels nous nous entassions comme des animaux, pour se tenir chaud. Nous étions des combattants de Dieu, notre guerre était sainte. Il y a tellement d'infidèles sur cette terre que nous voulons si pure, selon la volonté d'Allah. Même parmi nos anciens frères, il fallait nettoyer leurs âmes, les purifier, ou bien les éliminer s'ils menacaient la destinée de notre religion. Je crois que j'étais prêt à mourir en martyr pour accomplir mon devoir face à Dieu.

Lorsque la faim n'était plus supportable, nous descendions piller quelques hameaux ou fermes isolées dans la vallée. Les bergers étaient des proies faciles. Ils préfèraient rester dans les montagnes avec leurs troupeaux plutôt que de trouver refuge et protection en ville. J'ai toujours été surpris de voir combien un berger était facile à égorger, presque aussi facile que leurs brebis. Il suffisait de leur tirer une balle dans les genoux, et leurs gorges s'ouvraient ensuite d'un seul coup de couteau. Leurs brebis nous économisaient juste les cartouches. Nous les égorgions sur place puis les ramenions sur nos épaules. Elles nous rassasiaient et nous permettaient de reprendre des forces, avant de poursuivre le combat contre les forces gouvernementales. Celles-ci tenaient la plupart des entrées de la ville, mais nous y avions des appuis solides à l'intérieur.

Le racket était pour nous une source de revenus importante. Il permettait de nous approvisionner en nourriture, armes et munitions. Quiconque refusait de s'y soumettre était automatiquement condamné à mort par notre chef spirituel. En général, nous l'exécutions dans les jours qui suivaient, en public, afin de faire un exemple pour la population. Nul de pouvait se soustraire à Dieu et à ses fidèles combattants. Ces exécutions étaient fréquentes et j'étais l'un des exécutants les plus efficaces avec Taïeb et Hamed. Nous étions des tueurs à sang-froid, tuant sur simple commande. Il faut dire que la prime que nous versait notre chef spirituel à chaque assassinat était importante.

Un jour je reçus la consigne d'éliminer un riche entrepreneur de Tlebs qui s'opposait au racket auquel nous le soumettions. Certes la somme demandée était substantielle. Il avait toujours refusé de céder. Son obstination nous était insupportable. Notre guide l'avait donc condamné à mort. Je descendis la montagne tôt le matin, il faisait encore nuit et froid. J'étais armé d'un vieux revolver automatique 9 mm, que je dissimulais facilement sous ma Djellaba. A un kilomètre de la ville, une voiture avec un de nos passeurs m'attendait. Je préférais toujours entrer dans la ville au lever du jour, quand la population dort encore, l'accès en est plus facile. Je me réfugiais ensuite chez des compagnons de lutte, chargés habituellement de recueillir l'argent du racket. Puis j'attendais le signal.

Vers 11 h du matin, nous avons pris le chemin de la demeure où résidait ma cible. Je connaissais vaguement son signalement, et je venais d'être prévenu qu'il discutait paisiblement devant son domicile, en compagnie de deux autres voisins. Mon calibre était chargé de huit balles, assez pour l'éliminer avec les personnes qui l'accompagnent. Nous nous sommes engagés à allure réduite dans la rue Messaoui. Je les aperçevais déjà, à 200 m de distance, sur la droite. J'ouvrais la fenêtre du véhicule et me mettais déjà en joue. Mon chauffeur stoppa alors le véhicule à leur hauteur. Le temps d'un regard dans ma direction, j'abattis l'homme qui faisait écran à gauche de ma cible d'une balle au thorax. Puis j'atteignis ma cible de deux balles dans la poitrine. La troisième lui fit exploser la cervelle et il s'effondra contre le mur ensanglanté de sa maison.

Je n'eus pas le temps d'éliminer le troisième homme car mon arme s'enraya après la quatrième cartouche. Devant l'émotion et les cris des passants, effarés, nous devions fuir à toute vitesse. Nous sommes allés nous réfugier chez nos frères d'armes, dans les bas-quartiers de la ville, pour y dissimuler le véhicule. Mon contrat était rempli. J'avais atteint ma cible. Malgré tout, je restais impassible devant mes compagnons, en bon exécutant que j'étais. J'avais cependant au fond de moi, silencieusement, profondément, la satisfaction intense du devoir accompli. Ce n'est que la nuit suivante, en rejoignant les grottes dans la montagne où se trouvaient mes compagnons de lutte, que j'appris mon erreur. La cible à abattre était le troisième homme. Celui qui avait été épargné.

Farangtom

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