Je m'appelle Moktar. J'ai 58 ans. Je vis à Tlebs, dans une rue commerçante de la ville. J'y ai fait construire une grande demeure dans laquelle réside presque tous mes enfants, avec leurs familles respectives, leurs épouses, mes petits-enfants. J'ai mis dix ans à la construire, par étapes, au fur et à mesure que mes enfants grandissaient, puis se mariaient. J'ai une entreprise qui prospère dans le batiment, elle rayonne dans tout le pays, et m'apporte beaucoup d'argent. Elle me permet surtout de mettre toute ma famille à l'abri du besoin pendant des années. Pendant des décennies. Dieu a été généreux avec moi, et je suis généreux avec lui. Je suis un homme fidèle et pieux, je suis strictement les enseignements du livre. Je fais mes cinq prières quotidiennes. Jamais je n'ai dérogé à cette règle. Je ne bois pas, je ne fume pas, ni ne mange de porc. J'ai eu le bonheur d'emmener mon épouse à La Mecque pendant deux années consécutives. Il faut faire le bien sur terre, et je m'y emploie du mieux que je peux, d'abord pour ma famille, puis pour les autres, ensuite.
Malheureusement, depuis huit ans, notre pays traverse des années sombres, peut-être les plus tristes de son histoire. Ces terroristes, présents partout sur notre territoire, saccagent notre pays et donnent une bien piêtre image de notre religion, oeuvre de paix. Ils tuent pour un rien, pour une chèvre, une voiture, un peu d'argent. Le racket est une forme de soumission à laquelle je me suis toujours opposé avec virulence. La corruption également. Jamais un dinar n'est sorti de ma poche sans que cela ne soit justifié. Dieu n'achète pas les gens, il les éduque, il les guide. Depuis quelques semaines, j'étais soumis à une forte pression de la part des barbus réfugiés dans la montagne. Ils me réclamaient une forte somme d'argent en gage de tranquilité et de sécurité envers ma famille. Evidemment je refusais sans concession aucune. Cependant j'évitais soigneusement d'en informer mes fils et mon épouse. Connaissant les modes d'action des brigands, je me savais en danger et ne voulait pas que ma famille s'inquiète ou me supplie de céder à leur racket.
Une fois par semaine, le plus souvent en pleine nuit, les combats faisaient rage dans notre rue, entre les forces gouvernementales et les combattants du GIA. Ces derniers descendaient en groupes armés d'une cinquantaine de personne, à partir des montagnes où ils se réfugiaient après chaque assaut, rendant leur capture pratiquement impossible. Nos vies étaient devenues enfer. Je ne cédais pourtant jamais à leur demande de racket, malgré leurs menaces de mort. J'essayais de vivre tout à fait normalement.
Un matin, comme à mon habitude, vers 10h30 précise, je sortais mon véhicule du garage pour le stationner devant notre résidence. C'était l'heure de ma tournée, ma visite aux amis, pélerinage amical dans la cité, que je ne ratais pour rien au monde. Je décidais de rejoindre mon voisin garagiste, qui discutait paisiblement avec son ami sur le trottoir de la chaussée. Nous étions près du hammam que mon deuxième fils avait en gérance. La journée s'annonçait ensoleillée, nous sortions à peine d'un hiver rigoureux. Nous parlions du camion que je venais d'acheter aux enchères et qu'il allait devoir remettre en état. Il n'y avait pas meilleur garagiste que lui dans toute la ville. Et surtout c'était mon ami de 20 ans.
Une voiture s'immobilisa à notre niveau et ma première pensée fut de voir s'il ne s'agissait pas d'un autre compagnon voulant nous saluer. Je vis alors nettement l'homme assis à l'arrière du véhicule et pointant un revolver sur nous. Le visage de cet homme restera gravé dans ma mémoire à jamais. Il descendit alors froidement mes deux voisins l'un après l'autre. La tête de mon ami explosa littéralement et sa cervelle se répandit sur le mur contre lequel il s'affaissa. Pour je ne sais quelle raison, je ne fus pas assassiné comme mes amis et la voiture démarra en trombe pour disparaitre au bout de la rue. Je serrais mon ami dans les bras, il n'avait pratiquement plus de visage.
Maintenant, la guerre est finie depuis plus de cinq ans. La plupart de ces brigands ont été tués par l'armée ou la police, mais certains sont revenus vivre en ville. Je connais très bien le meurtrier de mes amis. Il vit de l'autre coté de la ville, et tient une petite échope de vêtements. Il s'est rasé la barbe depuis longtemps. Je n'ai jamais rien dit à ma famille, mais je sais très bien que c'est moi qu'il devait abattre, ce jour-là.
Farangtom

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