Attends, ne pars pas. Laisse moi te raconter cette histoire, la dernière. Après, tu pourras t'en aller. Puisque tu le veux, c'est ainsi. Cette nuit, je me suis réveillé, il était là, à mes cotés. Ce vieux Monsieur, au pardessus trempé, au vieux chapeau usé, par les longues années qu'il avait enduré. Assis sur nos fauteuils d'osiers, sur cette terrasse. Il regardait la pluie tomber, face à l'océan, il ne bougeait pas. Je n'avais pas entendu le déluge s'abattre sous l'immense véranda qui nous protégeait, j'avais surement trop bu. Son breuvage local, d'une violence rare, avait eu raison de moi et je m'étais absenté quelques heures, je crois. Ou quelques minutes, je ne sais plus trop. Il s'est alors tourné vers moi, et me versa un autre verre. Puis il s'est approché, lentement, et m'a murmuré à l'oreille : "je vais te raconter mon histoire". Alors il se mit à me parler de la beauté cachée, celle qu'on enfouit dans nos esprits, pour ne jamais l'avouer. D'un visage chéri, qui n'a jamais su pardonner, et de l'horreur sordide qui prend la place. Il divaguait sérieusement. Mais il était passionnant, par sa puissance et sa présence. Je crois qu'à ce moment là, il était en transe, et je comprenais ses souffrances. Il était minuit, une nuit d'été. Comme dans un rêve éveillé. Il m'a dit avoir aimé. Il y a trente ans. Mais qu'il avait du se taire pour ne pas la faire soufrir, qu'elle avait besoin d'air pour se reconstruire. Sans lui. Il nous servit un autre verre, de son alcool amoral. L'hôtel était fermé depuis longtemps. Nous restions seuls, à regarder la pluie tomber. Il fallait que je parte pisser, même sous la pluie. Tant pis, j'y vais. Quand je suis revenu, trempé, le vieux monsieur était affaissé sur le fauteuil d'osier. Il était mort. En ayant emporté son secret.
Je l'ai regardé, j'ai remis son Stetson qui était tombé de sa tête, puis j'ai pleuré, la tête basse. Car son histoire, c'est celle que je vivais. Il était plus de minuit, et je venais de comprendre. En relevant la tête, les yeux pleins de larmes, le vieux Monsieur avait disparu.
Farangtom
(Photo Calvin Russell)


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