Tu vois, petit, moi je suis heureux. J'ai une femme qui m'a toujours aimé. J'ai de jolis enfants qui vivent en France, et qui construisent leurs foyers. J'ai toujours su que j'allais m'en sortir. Pour ma famille, j'avais cette volonté. Et un seul mot pour y arriver : travail... J'ai dû fuir mon pays, le Vietnam, alors aux mains des Khmers, il y a plus de trente ans. Je n'avais presque pas d'argent en poche, pour un mois de nourriture, à peine. J'ai pris le bateau, le boat people comme vous dites. Nous devions être au moins deux-cents à se tasser sur ce vieux rafiot. Il n'a pas plus aller plus loin que la Malaisie, où je suis resté deux ans sans voir ma femme. Elle était restée au Vietnam. Elle venait d'accoucher de ma première fille, que tu vois ici, à nos cotés. C'est une belle fille, non? elle est comptable dans un grand cabinet à Paris, maintenant. Je suis fier d'elle.
Ensuite, je suis revenu au Vietnam, puis j'ai dû repartir à nouveau. Mes frères avaient tous été tué, leur famille aussi, pour la plupart. Enfin, après quelques années, j'ai pu emmener ma femme et ma fille loin d'ici, loin de la mort. En France. J'ai eu d'autres enfants, une fille et deux garçons, dont celui qui te prépare les grillades. Tu vois, j'ai vu la mort de près, j'ai connu la misère et la peur. Mais je n'ai jamais cessé de croire. Pour l'amour des miens, j'ai tout accepté. Même la longue et pénible solitude, la dure soufrance et la faim. Avec un seul mot en tête pour m'en sortir : travail, travail. Quand je vois les jeunes se plaindre maintenant. S'ils savaient ce que j'ai connu.
"Vous êtes un grand Monsieur, vous savez", dis-je alors à mon voisin
Il me répondit : "travail, travail..."
Farangtom


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